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Désenfouissements

Pigments liés à la colle sur toile libre.
Format : 204 x 208 cm

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Pigments liés à la colle sur toile / châssis.
Format : 30 x 90 cm

Selon Jean LAUDE in ” Les Arts de l’Afrique Noire” : Dans chaque village serait conservé un exemplaire de chacun des types d’outils fabriqués par les forgerons, depuis leur apparition. Lors des rituels d’initiation, la collection de ces outils (assimilés aux ancêtres qui les ont fabriqués) est présentée aux circoncis, avant même les autels familiaux.

Pigments liés à la colle sur toile / châssis.
Format : 80 x 130 cm

« L’histoire de l’art tient une grande place dans ce travail en référence à la préhistoire et à l’antiquité. En ce sens, il est sous-tendu par une méthodologie, une cognition, une iconographie en lien avec le passé.
Mais aussi, j’invente un passé de l’au-delà détourné, où ma liberté et mon intuition prennent une distance par rapport au savoir. L’image est toujours inscrite dans une temporalité : ici, l’art contemporain.

C’est une peinture de concrétude et d’allusion, qui puise dans un réservoir de formes plus ou moins inventées, fonctionnant comme des signes identifiables, vaguement familiers, bien qu’elles ne cherchent pas à être réalistes. Issues de dessins “primitifs” qui évoquent ceux des abris préhistoriques ou des sites antiques, elles constituent une collection d’objets liés aux cérémonies rituelles de sociétés ou de croyances profanes ou sacrées : plans de lieux et monuments cultuels, instruments de conservation ou de célébration, mobilier et accessoires funéraires.

La construction de l’image est préméditée selon les principes de planéité et de frontalité, dans l’évitement de la perspective et de la profondeur. Le premier regard se focalise sur l’élément central ; le second se porte sur le fond clair minimal, qui apparaît comme un vide et qui n’offre de lecture qu’au troisième regard, par l’infinité de détails informes qui le couvre : l’oeil parcourt donc l’ensemble, de la globalité au détail. La structure mise à plat et isolée précède la matière posée sur le fond ; le noyau du tableau oscille en apesanteur, défini par un détourage coloré à la craie pastel imprimant des moments du spectre chromatique. L’horizontalité de l’élément représenté - légèrement décentré dans un format à l’italienne (série de 7 tableaux 130 X 80 cm ; série de 4 tableaux 90 X 30 cm) ou dans un format carré (série de 15 tableaux entre 30 X 30 cm et 80 X 80 cm) agit comme un dispositif linéaire : l’objet ainsi placé suggère un acte de déposition. Le dessin est ordonnancé pour un motif principal inscrit dans le cadrage rigoureux défini par les axes horizontaux /verticaux des bords du cadre, tel un module répétitif, multiplié. Par l’enchâssement de l’élément, le principe de sérialité opère. La mise en scène de l’ensemble des tableaux selon une juxtaposition isohélique présente un simulacre déambulatoire.

La lévitation des objets se manifeste par la scription d’un dessin au cerne quasiment effacé ; ils n’ont pas de corps, mais seulement un délinéament qui les fait flotter en suspension ajourée sur le fond. L’effacement marque une sorte de fantasmagorie de l’aura, autour de la disparition et de la perte ; il montre le rien, l’ineffable, l’invisible. Le véritable objet initial est absent ; une idée de son image est restituée : c’est un artefact, qui reflète la déliquescence, la dissolution, la décomposition. En écho, les détails du fond clair offrent une texture d’aspérités, traces de sédimentation, hasards de la destruction, passage du temps. Le plan maculé porte les empreintes de matières enfouies et désenfouies, rongées, outragées, délabrées, ruinées, fossilisées.

La technique de la peinture et les matériaux “organiques” utilisés à sa mise en oeuvre ajoutent à l’idée de fragilité : équivalente à la poussière, la poudre volatile des pigments est liée à diverses colles en liquides fluides qui coagulent et sèchent en glacis et rehauts. La finesse du papier de colle de riz provoque des déchirures lors de l’opération de marouflage sur la toile de lin, induisant froissements, fissures et trouées. La texture résultante évoque la peau tannée et les bandelettes des corps des animaux et des humains momifiés. Les jeux tactiles de matité et de brillance suggèrent la décrépitude et l’éclat, à divers états selon la dureté du matériau d’origine : chair, peau, cuir, bois, métal, pierre. La matière disparaît presque ou survit, désincarnant plus ou moins l’objet. Les riches couleurs ocres proviennent des terres, minéraux, métaux oxydés et os utilisés déjà par l’homme primordial.
L’échelle d’agrandissement par 3 ou 4 confert aux objets un traitement quasi scientifique - montrant une structure, une ossature, un squelette - ou sacralisé - évoquant une relique, un suaire, un sépulcre, un oratoire, etc…

Prélevés du contexte d’origine, ils font dérouler le défilement historique des savoir-faire en une suite d’opus (pluriel : opera).

L’objet ou la chose (res) a été ouvré dans un temps T dans une société particulière S par le fabricant-artisan.

Puis utilisé par le travailleur ou l’officiant.

Puis enseveli dans le sol, recouvert par la matière et la durée.

Puis, dans un autre temps T’ et une autre société S’, extrait de cette seconde matrice et analysé par le chercheur scientifique, l’archéologue, l’historien.
Puis décrypté par l’anthropologue, dont l’étude retourne à la société S du fabricant.

Finalement réincarné par l’artiste qui lui donne une nouvelle vie sacralisée, sous forme d’image rêvée, révélée, sans ancrage dans la réalité.
Le reliquat ou avatar de l’objet a effectué une transmutation selon un processus d’évolution créative déterminé par la souveraineté de l’artiste. Le tableau qui en résulte est un raccourci et possède sa propre autonomie.
Deux périodes d’héritage se superposent ici dans l’enchaînement vertigineux de la main à l’esprit.

L’héritage ancien : le travail ou la peine de l’artisan est commuée en sublimation. Les objets ne meurent pas en même temps que leur fabricant, ni même leur usager / propriétaire. L’artiste effectue, pour sa part, le travail d’un passage par l’histoire et la mémoire synthétique.

L’héritage récent : la chaîne épistémologique des historiens, paléontologues, archéologues, anthropologues, ethnologues entoure l’objet issu de la main d’homme.

C’est un dispositif de réactivation : de la fabrication (homo faber) à l’art (pictor fecit), en passant par les sciences humaines (homo sapiens sapiens). Il aboutit à une peinture irriguée par un état des connaissances du passé et des sociétés. Ici le métier du peintre est aussi celui du lien, de la transmission de l’avant et de l’ailleurs. »


Anne MANDORLA




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