PEINTURES NOMADES 2006
Document classé dans Peintures par admin le septembre 25th, 2006
Formats :136 X 70 CM ; 120 X 40 CM ; 30 X 30 CM.
PEINTURES NOMADES
En 2004 et 2006, j’ai réalisé lors de deux séjours dans un atelier nomade du Sud du Maroc une suite d’une cinquantaine de peintures. Cette série s’inscrit dans la continuité des précédentes recherches, notamment la série des “Désenfouissements”, qui constituent une collection d’objets issus de la main d’homme et liés aux cérémonies rituelles de sociétés ou de croyances profanes ou sacrées : plans de lieux et monuments cultuels, instruments de conservation ou de célébration, mobilier et accessoires d’usage quotidien ou funéraire. Par un dispositif de réactivation des reliquats, le métier du peintre est aussi celui du lien, de la transmission de l’avant et de l’ailleurs.
La recherche présentée ici intègre l’environnement lié au voyage dans le Sahara : observation du mode de vie des sédentaires berbèrophones agriculteurs de l’Anti-Atlas et des nomades sahraouis arabophones pasteurs nomades, imprégnation du rythme autochtone, intensité solaire de l’atelier en plein air, pigments et liants trouvés sur place, etc. Le peintre de terrain observe et absorbe puis l’expérience antérieure du peintre d’atelier favorise la rapidité d’interprétation.
De même que certaines religions ne représentent pas le dieu pour l’honorer, les “Peintures nomades” ne représentent pas l’humain, mais seulement ses lieux et ses objets, pour l’évoquer ; cependant, elles ne sont pas franchement descriptives : l’identification des outils et autres éléments de référence n’est pas l’objectif de ce travail dont l’itinéraire complète la méthodologie des relevés ethnographiques. Je porte un regard interprétatif sur le cadre de vie d’un groupe ethnique qui vit à la même époque que moi et qui cependant me fait retourner aux origines d’une civilisation ; site et objet sont les témoins de l’autre, du différent et du premier. L’observation du matériel utilisé quotidiennement ou rituellement par des communautés nomade et sédentaire est celle d’une peintre : je pourrais être une informatrice visuelle mais je pratique une transformation plastique. Cette transversalité opère un détournement des données réelles. Entrant dans un autre monde, je découvre l’intelligence d’un autre système de pensée, dont ces instruments issus de l’écosystème révèlent le sens. Leurs formes désincarnées me sont prétextes à composition, une composition en prise directe à partir de croquis captés sur le vif, avec indication du motif et de l’atmosphère lumineuse et colorée. Elles sont le vocabulaire empirique d’une cryptographie proposée à un observateur apte à surmonter l’assuétude à une perception passive ; elles lui dévoilent les contenus et peut-être les fonctionnements de l’imaginaire : celui de la société observée et celui du peintre. Peindre, c’est changer la réalité, c’est un simulacre.
Un temps de pause réflexive s’impose, car la naissance d’une oeuvre ne se fait pas dans la scription immédiate de la sensation ; les croquis sont ensuite agrandis et transcrits en une peinture où la forme et le fond vont fusionner pour créer un monde parallèle : l’interprétation réduit les plans à des lignes, abolit l’échelle et la profondeur de champ pour constituer un nouvel espace à deux dimensions. Mais pour ne pas rester seulement une surface, le tableau fait entrer en lui ; l’image ainsi fabriquée s’inscrit alors dans la temporalité de l’art contemporain. La création est une révélation. L’acte de peindre est de l’ordre du plaisir ; il est jouissance mentale et physique, ma jouissance non organique, objet de mon désir. La technique des poudres colorées d’origine minérale ou végétale ou provenant d’oxydes, liées à la colle à l’eau est la même depuis plusieurs années : elle joue de la fragilité et de la transparence des papiers de riz. La matière picturale est un fluide translucide qui pénètre les fibres du papier et se mue en glacis au séchage ; les conditions climatiques de l’atelier de plein air participent au processus technique : vent et soleil accélèrent l’évaporation des flaques de peinture. Un cerne ou surlignage à l’aide d’un minéral crayeux prélevé dans les roches désertiques vient parfois mettre en évidence une forme centrale. La matière est une métaphore de la peinture puisque la peinture elle-même n’existe pas sans ce support matériel, tangible. De retour à l’atelier fixe, en Ile-de-France, les peintures sur papier sont marouflées sur toile tendue sur châssis.
A titre indicatif suivent quelques notes de voyage, hors-champ de la peinture.
Séjour dans le Sud du Maroc
Le voyage induit un autre géocentrisme, un autre soi créateur, d’autres rêves nocturnes ; il dévoile l’impermanence des êtres et des choses.
“Comme assez sçavez que Africque apporte toujours quelque chose de nouveau” (Rabelais).
Contemplatrice circumterrestre en quête de lumière, je dresse ici l’inventaire d’objets fabriqués et utilisés par les peuples nomades et sédentaires sahraouis ; ce sont essentiellement des objets basiques, destinés au déplacement des caravanes d’êtres humains, d’animaux et de marchandises. L’habitat est la tente ou la maison de pisé dans l’oasis. Les objets à usage domestique sont constitués de matériaux périssables, directement extraits de l’environnement naturel de terrain, végétal, animal et minéral. Toute cette hiérarchie d’objets ouvrés, taillés, élaborés, transformés, forgés, tissés, est le résultat d’un savoir-faire transmis par les ancêtres et montre une cohérence dans les techniques et les matières imposée par la contrainte du dénuement des espaces désertiques. Posés selon leur fonction à même le fond neutre de sols ou murs bruts dans les maisons, de tapis ou tentures dans les tentes, les divers éléments de cette panoplie composent un assemblage d’une grande sobriété, dont l’effet produit est proche d’une géométrie abstraite que l’oeil du peintre décèle immédiatement.
L’entrecroisement des lignes horizontales des poutres au plafond avec les transversales des lattis de baguettes, les dessins géométriques et ondulatoires peints ou incisés sur les portes, les textiles suspendus tels des toiles à peindre en attente du geste créateur : nombre sont les appels ou rappels à l’univers pictural occidental.
Réminiscence des travaux d’autres artistes (XXè siècle) :
Klee : voyage en Tunisie et Egypte ; luminosité des applats colorés, géométrisation des formes. Dubuffet : voyage au Sahara ; matières terreuses de l’art brut. Beuys : matériaux de survie. Tapiès : formes élémentaires, inclusion de matières naturelles. Christo : objets sanglés, ligaturés. Oldenburg : structures molles suspendues. Arte Povera : pauvreté des moyens et des effets.
MAISONS DANS LES OASIS : pièces sombres et fraîches, quasiment sans fenêtre, ouvrant sur une cour centrale, comme un puits ou un champ de soleil, selon ses dimensions. Murs en pisé craquelé, parfois vieux de 300 ans et régulièrement restauré. Taches de salpêtre à l’intérieur : carthographie maculiforme. L’encadrement des huisseries et les portes sont peints de couleurs ocres. Jeux d’ombre et de rais lumineux par les ouvertures au cours de la déambulation entre intérieur et extérieur. Peu de mobilier : nombre des objets cités plus haut sont suspendus aux murs et aux poutres.
Couleurs naturelles des terres, ocres, sables : marron, beige, rouge foncé, jaune d’or, rose, blanc, noir de fumée… Taches, auréoles, décoloration par le soleil et la lune.
LISTE DES OBJETS USUELS :
Objets en bois : sceptres, bâtons de commandement, baguettes fiducielles, férules, bâts, palanquins, faix, porte-faix, jougs, attaches en forme de coin, manches d’outils en forme de cylindre ou toupie, fagots d’écorces fibreuses de palmier, balais en faisceaux / éventails / flabellums / bouquets de fibres végétales, agglomérats de brindilles et bâtonnets, toupets d’herbes sèches, chasse-mouches, vannerie, corderie, sparterie, piquets de tente ou d’attache, droits, courbés ou arqués, mâts, pieux colorés, poutres noircies de fumée, lattes et lattis, taquets, portes, serrures en croix, à emboîtement élaboré (3 pièces), clefs à orifices et encoches, coffres, étagères murales, peignes à carder la laine et le poil des capridés et camélidés, métiers à tisser, bobines, canettes, totons, fuseaux, pressoirs, calebasses, plateaux ronds, bandes de cerclage pour tamis. Texture du bois : brut ou peint, lisse, fibroïde, rugueux, incisé, gravé, rainuré ; patine dûe à l’usure.
Objets en métal : fers pour sabots, anneaux et chaînes pour esclaves et animaux, mors, étriers, lames de couteaux et de scie, crochets, truelles, heurtoirs de porte, gonds, serrures, cadenas, clefs, poulies, peignes à carder, grosses aiguilles, pièges à rongeurs, boucles de ceinturon, bijoux : fibules, plaques ventrales, pendeloques, boucles d’oreilles ; ustensiles de cuisine : boules à sucre, théières, plateaux à thé, poles, marmites, braseros ; lampes à pétrole, porte-encens ou porte-bougies ajourés, bougeoirs, chandeliers, statuettes. Aspect du métal : mat, rouillé, oxydé, taché, rongé.
Objets en cuir : selles, montures, licols ornés, colliers, harnais, cravaches, fouets, courroies, sangles, liens, lanières, rênes en poil de dromadaire natté et noué, sacs, sacoches de cavalerie, besaces, outres à eau et à beurre, peaux brutes à fonction de tapis et couvertures, tentures murales à lanières, coffrets, coussins de mariée, étuis coraniques à bandoulière, porte-amulettes, gris-gris à ligatures, talismans, boîtes cylindriques pour maquillage cérémoniel. Aspect du cuir : huilé, mat, sec, vielli, usagé, usé, patiné, tressé, noué, ciselé.
Objets tissés : épaisses toiles de tente en jute marron, tentures à trame grossière, tapis, laine cardée, en écheveaux, laine tissée ou haïk, pelotes de fils, ficelles, cordes, cordages tressés, fins voiles de coton ou melhafs. Aspect du tissu : usagé, élimé, usé, ajouré, troué, déchiré, effiloché, frangé, brûlé, rapiécé, raccomodé.
Objets en terre : jarres à eau, à huile, pots, canouns, pichets à anses, socles, lampes à huile, vaisselle. Textures mates avec craquelures.
Autres matériaux : meules de pierre, os.
Anne MANDORLA


















